Office de tourisme de Casamance

Aline Sitoé Diatta, l’égérie casamançaise de Kabrousse

Si le Cayor a Lat Dior, le Rip, Maba Diakhou Bâ, le Djoloff, Alboury Ndiaye, le Kassa a une figure originale dont les hauts faits côtoient parfois la légende et qui pourtant, reste encore mal connue : il s’agit de la Dame de Kabrousse, plus connue sous le pseudonyme de Aline Sitoe Diatta.

Celle-ci serait née vers 1920 selon son biographe le plus connu, l’abbé Augustin Diamacoune Senghor. Son avènement comme Reine prêtresse contrairement aux autres sociétés sénégalaises du nord n’apparut pas comme un coup de tonnerre dans le ciel du Kassa alors habitué à ce genre d’événement culturels et religieux. Dans la société joola, celle du Kassa en particulier, la vocation de toute femme est d’abord d’être mère de famille, de participer pleinement à la vie sociale culturelle, religieuse, économique de la communauté. Elle a aussi pour vocation d’éduquer les êtres et d’œuvrer à leur émancipation. La société flup a toujours reconnu à la femme des droits et devoir qu’elle concède à l’homme. Aussi, admet elle que celle-ci puisse siéger à partir d’un certain âge avec voix délibérative au conseil du clan.

Aline Sitoé est en réalité un pseudonyme chez les joola. Chez ces derniers, Aline est un nom générique pour désigner le frère ou la sœur d’un individu. Ainsi, entre deux personnes de même sexe, qu’il s’agisse de deux femmes ou deux hommes, on s’appellera atiyom, alors que entre deux êtres de sexes différents, on s’appellera aline. Et parce que sa mère n’avait pas de fils, on décida de l’appeler Aline Sitoé comme pour éviter un mauvais sort du destin et en même temps les railleries.

Chez les joola, Aline Sitoé signifie la sœur de Sitoé. Née donc à Kabrousse, à un moment où la « pax gallica » s’était installé dans la région après des périodes de turbulences, elle n’eut pas la chance de fréquenter l’école française alors garant d’un statut de privilégié. De Kabrousse, elle gagna Ziguinchor où elle eût un enfant - une fille – avant de s’installer à Dakar.

Son avènement qui, selon toute vraisemblance serait parti de la capitale sénégalaise, prête encore à discussion pour savoir si oui ou non, il serait comme dit le professeur Ibrahima Baba Kaké « le produit du traumatisme colonial ». C’est au marché Sandaga de Dakar ville, traumatisée par les retombés négatives du second conflit mondial qu’Aline Sitoé Diatta affirmera avoir commencé à « voir » et à « entendre » les orientations données à elle par des génies et qu’elle aura à charge d’enseigner à son peuple. On lui intimait l’ordre de retourner alors à Kabrousse afin de débuter son prêche.

De retour dans son village natal, elle finit par convaincre les plus sceptiques de la réalité de son message divin en élaborant un programme d’appropriation et de réappropriation du patrimoine culturel, intellectuel, historique de la Casamance en cinq points essentiels mais aussi en réalisant des prouesses dont la matérialisation relevait dans la société joola messianique des esprits supérieurs. Son programme était donc très ambitieux au regard d’un contexte historique marqué par la résurgence du nationalisme mais aussi par l’âge d’or du colonialisme symbolisé par l’avènement en A.O.F, du Gouverneur Général Boisson. Mais qu’à cela ne tienne Aline Sitoé Diatta avait foi au message divin qu’elle recevait à travers toute une symbolique.

Selon le journal Muntu Afrique, les prêches de la reine Aline Sitoé Diatta attiraient vers Kabrousse « le Wolof du nord, Peul et Mandingues de la haute et moyenne Casamance, Mancagnes et Manjacks de la moyenne et Diola des rives du fleuve de la basse Casamance ».

Mais voyons comment était libellé le message- programme de Aline Sitoé Diatta tant il est vrai que celui-ci, multiforme et global relevait à la fois du politique, du culturel, du religieux, de l’économique et du social.

LE MESSAGE RELIGIEUX D’ALINE SITOE

La réappropriation du destin majeur de Kabrousse et de son voisinage devait passer pour ses populations par un renouveau religieux. Aussi, la Dame de Kabrousse instaura la restauration du culte des ancêtres par les sacrifices du Xufila ou Khoufila. Celui-ci est une charité cérémonielle qui exclue toute appartenance à la race, au sexe, à l’âge ou à la religion des invités. La foule sur place, doit communier dans un même élan de concorde, de paix, d’amour de l’autre et demander à Dieu de lui apporter la pluie bienfaitrice nécessaire à la prospérité.

Aline Sitoé resta ainsi attachée à Dieu, Emitaï, Dieu unique, puissance incréée chez le Joola et à l’origine de toutes choses. Pour elle, il n’était pas question de rester dépendant des puissances matérielles, éphémères qui n’apportent qu’angoisse, division et malheur. Elle rénova le mythe de la survivance de l’âme après la mort matérielle qui n’est qu’hypothétique.

La vie future dans l’au-delà pouvait être vie de félicité au Xusanjuun ou Khousandioune pour les âmes pures mais aussi vie d’enfer avec châtiment pour les impies, ceux aux âmes mauvaises (yaal ya jakkut), qui seront éternellement traquées. Aline Sitoé restaura la semaine joola de six jours avec respect scrupuleux du sixième jour, Xuyay ou jour du roi. Le Xuyay est traditionnellement pour le joola adepte de la religion du terroir, un jour sacré. C’est un jour de repos complet au cours duquel il est interdit de travailler.

LE MESSAGE CULTUREL

Dans son combat pour la réappropriation de leur destin par les populations de la contrée d’Oussouye, Aline Sitoé Diatta enseigna la remise en honneur de tous les éléments matériels et immatériels qui pouvaient renforcer la culture et la sensibilité africaine. Ainsi elle préconisa l’utilisation des langues et histoire locales, des tenues vestimentaires, instruments agricoles et habitats traditionnels, de même que les chants et jeux communiels lors des cérémonies religieuses. Elle n’oublia pas cependant grâce à son ouverture d’esprit de recommander les rapports des autres pour peu que ceux-ci soient positifs. Aussi accepta-t-elle l’utilisation du vin rouge en complément du vin de palme au cours des manifestations sacrificielles.

Chez Aline Sitoé Diatta, l’appel au passé, aux us et coutumes, n’était donc nullement une fermeture mais en même temps une invite à la vie. Pour elle le présent même à ce qu’il ne parait pas est rempli du passé. Elle comprit que pour bien vivre le futur, il fallait un questionnement permanent, une référence au passé qui permet d’éclairer nos actes de tous les jours. Aussi enseigna-t-elle qu’il fallait se méfier de l’aliénation culturelle qui était le plus grave des complexes car elle inhibe toutes les capacités de réflexion et de création de celui qui en est atteint. Voilà pourquoi, la Dame de Kabrousse faisait du retour aux anciens une exigence pour un renouveau de la culture africaine en général et de la culture flup en particulier.

LE MESSAGE SOCIAL

Dans cette basse Casamance objet de toutes les convoitises économiques, et aussi géostratégiques à l’époque où le peuple messianique était en quête d’un renouveau culturel et sociétal, Aline Sitoé Diatta apparut alors comme le pivot religieux à partir de qui tout ce que le peuple attendait pouvait se réaliser. Porteuse d’un message divin, elle comprit qu’elle qu’il fallait prôner l’union des cœurs qui seule, pouvait rendre dynamique la communauté et lui permettre de sortir de la situation de profond malaise social où elle s’était engluée. C’est la raison pour laquelle, elle fit de l’ouverture d’esprit, du pardon, de la réconciliation entre villages en lutte fratricides et de l’espérance des jours de paix les credo de son combat. Elle appela alors à la solidarité tous azimuts entre frères, entre villages, entre religions et entre races.

Aline Sitoé Diatta restaura le Kasala ou « sacrifice de la charité ». Celui-ci est la cérémonie la plus solennelle et la plus populaire des manifestations sacrificielles. C’est une cérémonie qui réunit obligatoirement tout les habitants du village et même les étrangers de passage.

Il fallait éviter au cours de cette cérémonie où tout le monde devait amener la même mesure de riz pilé qui était à la portée de chacun, de faire du gaspillage, de porter préjudice aux familles nombreuses et d’éviter d’humilier les moins nantis . la communauté en fête devait tout consommer sur place : riz, poisson, viande, vin de palme, vin rouge, miel, fruits, etc. rien absolument rien, ne devait retourner dans les maisons.

La cérémonie qui pouvait durer une semaine permettait aux nécessiteux de ne pas vivre les affres de la faim. Elle n’avait pas lieu aux mêmes dates dans les villages et permettait de lutter efficacement contre le larbinisme, l’égoïsme et l’individualisme. Tout indigent pouvait alors assurer allègrement sa subsistance en se rendant dans un acte de foi où transparaissait le social, dans les villages où avaient lieu le Kasala.

LE MESSAGE ECONOMIQUE D’ALINE SITOE DIATTA

Il est certain que le séjour de Dakar d’Aline Sitoé Diatta dans un contexte de turbulence militaire et économique a du avoir un impact sérieux dans la vision de celle-ci lorsqu’elle vient à Kabrousse son village natal au tout début des années 1940. C’est ainsi que devant la crise économique qui s’annonçait à grands pas et suite aux réquisitions d’hommes et de bêtes et des produits agricoles, elle appela à la production et à la consommation de produits locaux tels le riz blanc des rizières inondées plus riches que le riz venant des régions asiatiques. Elle insista aussi sur le miel beaucoup plus sain et nutritif, plus complet que le sucre industriel. Utilisé dans les cérémonies sacrificielles, le miel était ainsi un produit alors à vocation religieuse.

Considérée par elle comme culture d’esclaves ou ceux-ci ne gagnaient absolument rien, sinon parfois des attitudes humiliantes qui étaient caractérisées par des coups de cravache, l’arachide fut rejetée par Aline Sitoé Diatta. Elle mena une véritable campagne de désobéissance civile contre la culture de l’arachide, recommandant son abandon dans tout le Kassa.

Il n’en fallait donc pas plus pour irriter les autorités politiques, militaires et administratives de la France dont l’arachide faisait tourner les usines, alimentait le trésor et ravitailler les troupes militaires alors engagés dans le second conflit mondial.

Aline Sitoé devenait dès lors le personnage à abattre. Elle était celle par qui, si on ajoutait le regain de nationalisme constaté dans beaucoup de colonies, tout pouvait basculer. Il fallait donc étouffer dans l’œuf tout le programme économique de Aline Sitoé Diatta. Cela supposait en même temps falsifier les faits culturels, sociaux, religieux tant il est vrai qu’on ne peut faire de césure entre tous ses programmes. Tout est lié. Au-delà des programmes à falsifier, et même à arrêter leur application, il fallait arrêter la femme Aline Sitoé Diatta.

LE MESSAGE POLITIQUE

L’histoire de la résistance au pouvoir coloniale français en basse Casamance est entourée d’une profonde ambiguïté. Lorsque vers les années 1940 la basse Casamance est très durement écrasée par les réquisitions de personnes, de bêtes, de riz, et d’impôts au point de se soulever contre l’administration française, celle-ci, par le biais du lieutenant-colonel Sajous qui n’y vit que l’influence d’Aline Sitoé Diatta.

De cette dernière, beaucoup de ses contemporains ne semblent avoir la même vision de son programme politique.

Si pour certains, celui-ci était une invite très précise à prendre les armes de quelque nature qu’elles soient pour libérer la Casamance, pour d’autres ce message s’adressait au peuple opprimé qui devait s’opposer intelligemment par la voie pacifique.

Mais de toute évidence, la basse Casamance grondait. Elle grondait même bruyamment. Elle commençait à refuser dans certaines localités a payer les impôts, à faire les corvées ou à passer les examens médicaux qui n’avaient pour vocation qu’à recruter les hommes valides en vue de leurs incorporation pour le service militaire au « quartier général » du commandant de cercle à Ziguinchor. De toutes ces actions, l’administration coloniale n’y vit que la main de la Dame de Kabrousse.

Il est important de relever que l’unanimité s’est faite parmi les contemporains de la Reine prêtresse Aline Sitoé Diatta pour relever la constance dans son attitude de refus systématique à toute forme de domination. D’ailleurs, l’exigence d’une réelle indépendance est résumé dans un de ses trente cinq chants dédiés à la gloire de Emitaï, Dieu unique chez les joolas et qu’elle aimait chanter ou faire chanter :

« Je vois venir le jour pas très lointain où le Blanc qui nous commande quittera notre pays il remettra l’autorité aux fils du pays aux Noirs, aux habitants de la Casamance qui en disposeront. Comme aux jours antiques, tout pouvoir étranger sera banni sous toutes ses formes. Désormais plus d’impôts de servitude, plus de corvées, plus de régime discriminatoire de toute sorte, plus de travaux forcés, plus de capture de la mouche tsé-tsé. Alors le pays ne saura que faire de cette arachide importée par le blanc, qui nous restera entre les mains et nous donnera beaucoup de soucis car elle connaîtra la mévente.
Ayez confiance en Dieu et ayez confiance en vous-même.
N’ayez pas peur : car l’heure de la libération est proche. N’oubliez pas Dieu et Dieu ne vous oubliera pas. Servez le chacun selon sa voie, mais toujours dans l’unité, la concorde, la paix, la solidarité, la vérité et la justice, la charité et l’amour du bien.
Ainsi bâtirez-vous dans la liberté et la prospérité, le travail et le don de soi ; une Casamance libre, belle et forte, riante et glorieuse, comme au temps de nos ancêtre.
Voilà déjà une partie de ce que j’ai vu et entendu et que Dieu me charge de vous annoncer
 ».

Ce texte chanté par Aline Sitoé Diatta est dans le contexte colonial de l’époque plus qu’une chanson profane. C’est un programme, un testament politique, social, culturel, religieux, économique. D’une réelle densité émotionnelle, elle était semble-t-il chantée dans tout le terroir du Kassa et même au delà de la basse Casamance.

On retiendra chez Aline Sitoé Diatta, le droit à l’indépendance nationale. La notion recouvrant chez elle les limites territoriales des communautés ethnolinguistiques qui y habitent et qui ont partage à travers le temps la même communauté de destin et surtout la même conscience historique. Aussi le professeur Jean Girard de relever dans son ouvrage bien foulle « Genèse du pouvoir charismatique en base Casamance », qu’elle fut la première a avoir lève l’étendard de révolte contre l’occupation européen invoquant un droit ancestrale des noirs sur la terre d’Afrique face a hégémonie passagère des blanc .A l’oppression colonial aveugle du colonel Sajour elle a opposé sa culture et son amour viscéral envers la Casamance l’homme noir d’Afrique.

Elle influença plusieurs femmes joolas qui furent ses héritiers spirituelles telles Aloendiso Bassene de Seleki portant la premiers à s’opposer à l’administration colonial française ,mais aussi la prestesse Sibet de Siganar ,immortalise par l’homme de culture français André Malraux dans ses anti-memoires. Elles influencera aussi bon nombre d’artistes et hommes de lettres sénégalaise de notriéte internationale tels Sembene Ousmane dont l’héroïne de son film « Emitaï symbolise Aline Sitoé Diatta , Boubacar Boris Diop dans son roman « les tambours de la mémoire », première grand prix de littérature du président de république .L’écrivain et dramaturge Marabout Fall lui consacra une pièce de théâtre historique « La dame de théâtre historique « La dame de Kabrousse ou le tragique traverse toute l’œuvre qui a connu un franc succès durant la décennie 90.

Beaucoup d’artistes musiciens et pas des moindres l’ont chantée .Il s’agit entre autres de Youssou Ndour Ouza Diallo Viviane Aliou Kasse l’orchestre Fogny Souleymane Faye Kiné Lam.

A Oussouye , son terroir natal, le principal lycée public porte son nom de même que la cite dortoir des étudiantes de l’université Cheikh Anta Diop un collège prive a Grand Dakar Yoff un quartier populeux de Dakar et la bateaux reliant la capital a Ziguinchor . Cependant, l’histoire enseigne que Aline Sitoé Diatta mérite plus.

Résistante contemporaine et peu connu dont les moindres faits et gestes restent encore enfouis dans la mémoire collective des peuples de la sous région, Aline Sitoé Diatta mérite plus .Elle doit occuper une place plus honorable dans les programmes scolaires et universitaire sénégalais au même titre que Alboury Ndiaye, Maba Diakhou et lat Dior pour avoir exprime l’honneur, la culture et la dignité de l’homme noir jusqu’au sacrifice suprême.

       
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